10Avr

Cher Patrick Devedjian, mais qu’allez-vous faire dans cette galère ?

Comme vous décrit l’Opinion, c’est en « fine plume et observateur acéré du jeu politique, révérant l’égalité mais préférant la liberté quand il faut choisir, souvent marginal dans son parti, plus libéral, plus européen, plus ouvert sur les questions de société » que vous signez chaque semaine un bloc-notes dans leurs colonnes. J’ai donc lu attentivement votre dernier bloc-notes où vous affirmez que « l’enjeu culturel est souvent incompris car la culture s’accommode mal des phénomènes de masse, car elle s’adresse à l’individu pour l’inviter à la méditation, pour éveiller sa sensibilité, lui apprendre à connaître et aimer l’autre ».

On s’y reprend à deux fois mais on a bien lu : la culture, écrivez-vous, « nous invite à apprendre à connaître et à aimer l’autre ».

Après ce vibrant hommage rendu à la sensibilité et à la tolérance, on s’attend à une tribune empreinte de bienveillance.

Pourtant, bien au contraire, c’est à une tribune au vitriol contre Emmanuel Macron que vous vous livrez, lui prêtant autant de propos qu’il n’a pas tenus, de pensées qu’il n’a jamais exprimées.

C’est un procédé, certes ancien, très « RPR », mais devenu à la mode dans cette campagne, faire dire aux autres ce qu’ils n’ont pas dit, développer leurs propres pensées à leur place. 
 Dans le sillage de Marine Le Pen et de Sens Commun, autant de « ventriloques » faisant parler Emmanuel Macron à la place d’Emmanuel Macron, autant d’adeptes des « faits alternatifs » et de la « post vérité ».

Ce n’est donc pas au projet culturel de Marine Le Pen que vous avez décidé de vous attaquer mais bien au grand danger que représenterait, à vos yeux, celui d’Emmanuel Macron !

Il est vrai que la tentation semble forte dans la dernière ligne droite de substituer propagande à plaidoirie comme s’y emploient depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux les équipes du candidat de la droite. Selon la formule, « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose…. »

Pourtant vous l’écrivez vous-même, « la culture s’accommode mal des phénomènes de masse » et il est fort dommage que vous y apportiez avec autant de servilité votre contribution.

Vous dénoncez dans le programme culturel d’Emmanuel Macron « un tour de vis de centralisation étatique au profit d’une monarchie jacobine ». L’affirmer suffirait semble-t-il à vos yeux à donner corps à votre affirmation. Vous gardant bien d’ailleurs d’en apporter le moindre commencement de preuve, impuissant que vous seriez à le faire. Le plus important pour vous étant de pouvoir conclure à « une adhésion masquée » d’Emmanuel Macron « au multiculturalisme » et à son « rejet » de la culture française, ne lui contestant ainsi rien de moins que « sa capacité à servir son pays ».

Traitons donc en premier lieu de ces « post vérités » qui sont autant de mensonges. Relisons le discours qu’Emmanuel Macron a prononcé à Reims le 17 mars dernier car seul le verbatim fait foi. Je le cite :

« Je refuse le choix binaire dans lequel on veut enfermer les Français : d’un côté le choix du multiculturalisme, parce qu’il nourrit le communautarisme et donc, dans la République, les ghettos…Le choix de ceux qui tentent de renier notre histoire commune et qui trahissent le fait que le peuple français, c’est un peuple qui est un. Un peuple qui, nourri de ses cultures, a voulu façonner une unité profonde, façonner un socle commun. Ceux qui en agrégeant ces cultures veulent agréger des communautés et veulent dire qu’elles ont quelque chose qui peut, à jamais, être considéré comme irréconciliable ».

« Je refuse aussi le choix de ceux pour qui il y aurait de vrais français, de souche »…. « Moi, je ne sais pas ce que c’est qu’une souche unique » précise- t-il, « il y en a de multiples », le choix de ceux qui pensent qu’il faut oublier toutes ces histoires individuelles, choisir une Histoire fantasmée, dans une vérité de quelques uns, une culture rétrécie, un peuple qui ne se parle qu’à lui-même. Parce qu’il est plus simple quand cette Histoire est fausse de désigner un ennemi à ses portes. Et cet ennemi c’est toujours le même : c’est l’autre ou ce qu’il y a d’altérité dans l’autre »

« Alors que depuis toujours notre culture prétend à l’Universel » Emmanuel Macron refuse ainsi « cette volonté de la réduire à un seul territoire et à une lignée. Car ajoute-t-il : « ce n’est pas seulement le projet du FN. C’est aussi le projet que nous propose aujourd’hui celui qui a été désigné pour représenter la droite conservatrice et réactionnaire et qui porte un projet d’enfermement et de honte de soi ou de repli »

« Ce qui fait notre peuple », précise-t-il, ne vous en déplaise cher Patrick Devedjian, « son premier pilier, c’est notre langue, la langue française, cette langue c’est celle de la République, c’est la nôtre, c’est notre socle, celle qui nous tient. C’est cette langue qui n’a jamais été une parce qu’elle n’a jamais été figée mais qui a toujours été en même temps une comme un fleuve nourri de tant d’affluents Et c’est dans ce mouvement constant généreux et fort qu’elle a réconcilié tant d’identités, tant d ‘imaginaires ».

Cher Patrick Devedjian, acceptez donc de ne pas simplifier, tronquer, atrophier. Rendons plutôt accessible la complexité ! Les Français y ont bien droit !

Pour Emmanuel Macron : « Notre projet, c’est le vrai projet patriote parce qu’être patriote, c’est aimer le peuple français, son Histoire mais l’aimer de façon ouverte, généreuse, volontaire en ayant confiance dans ce qu’il est et refuser ces deux voies qui veulent nous dissoudre.

La culture française s’est toujours construite à travers des visages et des voix qui aspiraient à l’universel, les Brancusi, les Picasso, les Chagall, les Soutine, les Delaunay, les Fujita, les Modigliani. Parce qu’ils ont trouvé dans notre patrie, non pas une souche unique, mais cette volonté d’accéder à l’universel de dépasser le cadre étroit, parce que ce qui nous a toujours faits, c’est en même temps cette exigence insoumise, cette volonté de ne pas céder au cadre établi. Et E Macron a raison d’ajouter : « Ne nous trompons pas, ceux qui aujourd’hui défendent la culture française, qui pointent du doigt, ils auraient jugé en 1857 et Flaubert et Baudelaire. Ce sont les mêmes. Ils les auraient condamnés. Parce que tous ces écrivains, tous ces grands artistes ils étaient chez les refusés, ils étaient chez les insoumis, ils étaient dans celles et ceux qui savaient visiter les marges.

Parce qu’aimer la culture française ce n’est pas aimer un musée inventé pour quelques uns par des esprits conformistes, étroits ou bien-pensants. Aimer la culture française c’est être fier de notre langue, être fier de notre culture, être fier de cette aspiration toujours réinventée d’un « autre chose » d’un universel d’une révolte, d’une insoumission, d’une indignation ; c’est cela être patriote et c’est ce que nous sommes. »

Cher Patrick Devedjian, pour vous Emmanuel Macron aurait commis « une faute stupéfiante et lourdes de conséquences » et vous n’hésitez pas donc pas à remettre en cause « sa légitimité à ambitionner la plus haute responsabilité du pays » ! Rien de moins. On aurait aimé que votre démonstration porte avant tout sur les lourdes conséquences d’un choix en faveur de Marine Le Pen ou sur les lourdes conséquences de l’absence d’exemplarité comme modèle lorsque l’on se présente aux plus hautes fonctions alors qu’elle est exigée pour chaque citoyen. Mais non vous avez choisi de cibler Emmanuel Macron en essayant de démontrer qu’avec lui on « est rarement allé aussi loin dans le mépris des valeurs fondamentales qui structurent une nation » en faisant reposer votre démonstration sur cette affirmation incroyable : « la création à partir de rien n’existe pas »

Si l’on n’y prête pas garde dans un premier temps on pourrait se dire : Mais oui bien sûr il a raison, c’est une évidence ! Mais si l’on cherche ce que cette affirmation voudrait bien pouvoir signifier appliquée à la notion de « culture française », on est bien en mal de l’identifier.

Analysons votre démonstration : Tout d’abord, cher Patrick Devedjian, vous commencez par approuver les propos d’Emmanuel Macron lorsque vous écrivez (ayant vous-même des racines étrangères dont vous vous flattez à juste titre de l’enrichissement qu’elles apportent) que la culture française s’est bien nourrie d’influences étrangères. Mais vous laissez entendre pour porter l’estocade qu’il existerait au départ un noyau dur appelé « culture française » une souche unique, quelque chose de pur qu’Emmanuel Macron refuserait de voir.

Et pourtant vous seriez bien en mal de définir ce fameux noyau dur. Quelle est cette souche unique ? Cette pureté d’origine ? A quel moment précis de l’Histoire est- elle apparue ? Au moment du big bang ? Avec Clovis ou même Vercingétorix comme semble l’affirmer François Fillon ? On voit bien assez vite l’absurdité d’une telle affirmation.

Ce sont bien ces accusations infondées de comportement monarchique prêté à Emmanuel Macron qui m’ont particulièrement choquée venant de vous.

Vous passez pour cultivé, intelligent, séduisant. Vous vous présentez comme un grand sage épris et empreint de culture. Mais je veux, ici, évoquer une autre facette de votre personnalité, a priori mal connue du « milieu parisien » ayant été, moi-même, pendant huit ans votre adjointe à la culture à la mairie d’Antony. Que m‘avez vous demandé à l’époque lors de notre premier échange sur la politique culturelle à mener? Supprimer l’unique salle de cinéma, le Sélect, mettre en place une commission composées d’élus pour choisir les livres acquis par la bibliothèque sous prétexte que vous n’aviez pas confiance en la directrice de l’époque proche de la retraite, d’engager pour la remplacer une personne n’ayant même pas son diplôme de bibliothécaire mais « conforme» car militante RPR. Une époque où j’étais accusée de faire des embauches « UDF » alors que seule la compétence associée à la loyauté importait à mes yeux. Cela m’a donné après six mois passés à vos côtés, la première occasion de vous présenter ma démission, ne voyant ainsi aucun intérêt à ma fonction. J’obtenais alors satisfaction. Vous me demandiez également de faire en sorte que Bertolt Brecht ne soit plus programmé au théâtre ou tout autre auteur non conforme à l’idéologie bien pensante, d’envisager la destruction du « château Saran » au parc Heller, où se trouvait à l’époque installé le conservatoire de musique et de danse car l’esthétique n’était pas de votre goût ! J’avançais alors l’idée que ce qui était important c’était aussi de garder les traces de l’Histoire, de chaque époque, de notre patrimoine, qu’il nous plaise ou non sur le plan personnel et vous me laissiez entendre — et j’en étais abasourdie-, qu’à l’exception des mosaïques du IV siècle avant JC et du XVII ième siècle français, chers à votre cœur, l’intérêt que vous prêtiez, notamment au XIX ième siècle était tout relatif. Quant à la marque de l’Histoire, me confiez-vous, bravache…. ce serait dorénavant la vôtre ! Elans monarchiques pas très éloignés de la conception rabougrie du candidat de la Droite, d’une Histoire qui ne concernerait que quelques uns.

Je m’étais donné comme mission, à l’époque, de rester en fonction pour vous convaincre de ne pas mettre cette politique en œuvre. Il existe de nombreux témoins de cette époque, notamment, les acteurs culturels et politiques locaux, de gauche comme de droite, pariant sur l’issue de ce combat, d’aucuns doutant de ma capacité à y parvenir. Il est vrai que je n’avais que vingt-cinq ans…. Mais j’y suis toutefois parvenue et nous avons gardé notre cinéma, envisageant même de construire plusieurs salles, construit une médiathèque, transformé l’ancienne bibliothèque en « maison des arts », là encore il a fallu lutter pour pouvoir y faire entrer de l’art contemporain et de la médiation. Nous avons construit un nouveau conservatoire et changé d’affectation sans le détruire, le château Saran.
 J’ai aussi tenu à l’époque à mettre en place ce qui est au cœur de mon combat depuis toujours, l’éducation artistique et culturelle dès le plus jeune âge, dès l’âge de quatre ans, au conservatoire et à la maison des arts.

Il est vrai qu’après huit ans, lassée et vidée de devoir me battre toujours et encore contre vos méthodes autoritaires et oppressantes, j’ai démissionné de mon mandat. Je pouvais enfin retrouver ma liberté, lancer ma propre société de production de cinéma, construire enfin et défendre une autre valeur qui m’est chère: la préservation de la diversité culturelle érigée en grand principe européen. Car notre devoir est bien de donner les moyens à la création de voir le jour, pas de la juger. La diversité, c’est la possibilité de choix. Sans choix, il n’y a pas de liberté, l’essence même de la démocratie. C’est au nom de ce choix que je vous parle aujourd’hui. De « Doberman » de Jan Kounen, mon premier film avec Vincent Cassel et Monica Bellucci au « Petit prince » de Mark Osborne, le réalisateur de « Kung Fu panda » en passant par « No man’s land » de Danis Tanovic , Oscar du meilleur film étranger, « Train de vie » de Radu Mihaileanu à « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako et « The Artist » de Michel Hazanavicius, 5 Oscars 7 Césars, en passant par « Welcome » de Philippe Lioret, « Gainsbourg » ou « Les beaux gosses » de Riad Sattouf , « Jimmy Pi » d’Arnaud Desplechin, « Sils Maria » d’Olivier Assayas, « Yves Saint Laurent » de Bertrand Bonello. J’ai ainsi produit ou coproduit une centaine de films illustrant les grands principes de la diversité culturelle en France et son rayonnement à l’international. J’en suis fière bien sûr.

Et vous? Qu’avez-vous fait de plus par la suite pour la culture à Antony ? Nous pourrions, au moins, nous réjouir ensemble que Jean-Yves Senant, le maire qui vous a succédé, ait inauguré l’espace Vasarely et engagé les travaux pour accueillir un nouveau lieu pour le théâtre La Piscine/Firmin Gémier.

Mais, quelle est de nouveau cette arrogance qui vous pousse à écrire que seule la France est porteuse d’universalisme et que si, je vous cite « les Anglais ont bien inventé les droits de l’homme avant la France, ce n’était destiné qu’aux Anglais » ? Déniant ainsi à la culture anglo-saxonne toute influence dans le monde au mépris de toute réalité.

Le programme d’Emmanuel Macron est clair quant à lui, bien loin du « monarchisme centralisateur » que vous lui prêtez : la priorité sera donnée au grand chantier de l’éducation au sensible et à la pratique artistique. 100% des élèves sur l’ensemble du territoire y auront accès dès le plus jeune âge en accompagnant les initiatives de terrain. La deuxième priorité sera donnée à la contractualisation avec les territoires et la résorption des déserts culturels. Avec une conviction et une détermination : « la liberté de création et d’expression doit être une réalité. La culture c‘est ce qui nous tient ce qui nous rassemble, c’est ce qui permet à chacun et à chacune d’accéder au commun de sortir de sa condition et de s’émanciper, parce que nous sommes bien nés sous la même étoile ».

Vous révérez l’égalité mais « quand il faut choisir vous choisissez la liberté ». Alors qu’êtes-vous aller faire dans cette galère ? Fidélité n’est pas servilité et nous sommes de plus en plus nombreux à le penser.

Un homme s’est levé contre ce réflexe conditionné des partis politiques et il s’appelle Emmanuel Macron.

Il a le courage d’être lui-même, d’être libre et de nous inviter à l’être.

C’est le seul chemin possible : mettre fin à la soumission systématique à la majorité politique à laquelle on appartient, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, mettre fin aux arrangements électoraux qui se font au détriment de la cohérence et de la confiance. Il veut faire enfin confiance au peuple français dans sa diversité. Vous écrivez qu’Emmanuel Macron est « plastique », terme qu’a repris avec délectation François Fillon. Sous cette accusation vous cachez mal votre propre « radicalité » ou plutôt votre « psychorigidité » qui enferme et prive l’autre de sa part de liberté. Emmanuel Macron nous permet d’être nous-mêmes, ne nous contraint pas à être autre chose que nous-mêmes, et ne menace personne d’être exclu de la communauté. Il nous rend notre liberté tout en nous protégeant. Et il a le courage de rappeler aux uns et aux autres, loin des « propos de campagne électorale destinés au racolage des minorités » comme vous l’écrivez à son encontre. Pour Emmanuel Macron, liberté signifie aussi responsabilité. S’il existe des droits il existe aussi des devoirs. Avec la conviction chevillée au corps que ce n’est qu’en rétablissant la confiance que l’on peut passer un tel contrat avec la Nation, redonner l’espoir, l’envie de conquête et d’ouverture en nous proposant de construire ensemble un projet commun qui ne laissera personne de côté.

Quoi de plus républicain que de faire confiance à chaque français, de ne pas chercher à l’assimiler mais à l’intégrer, le mobiliser autour d’un projet commun, auquel il peut s’identifier, en respectant en lui sa part irréductible d’altérité, et lui permettre ainsi de s’émanciper…… ?

Ce que propose Emmanuel Macron, c’est bien un changement profond : le renouvellement des visages, le renouvellement des pratiques, le renouvellement des pensées.